TERRITORIO FRAGILE
Les maisons du passé conservent longtemps les signes des catastrophes naturelles: les hommes, au contraire, cherchent toujours à les effacer.
L'ARCHITECTURE ANCIENNE PARLE...
par Claudine Remacle
Vue du hameau de PesseyUne phrase célèbre du poète russe Nicolas Gogol souligne que "l'architecture est une chronique de l'univers... qu'elle parle encore quand les chants et les traditions se sont tus". En effet, les maisons anciennes racontent encore aujourd'hui à qui les regarde les cris et les rires qui ont autrefois résonné dans les vieux murs décrépis. Cris de joie sans doute, mais aussi cris de peur !
En fait si l'être humain éprouve de grandes difficultés à parler des risques naturels qui le menacent directement, l'architecture, en silence, montre à l'observateur attentif une partie de son vécu difficile.
Les maisons qui ont souffert d'avalanches, d'éboulements, de sacs d'eau, d'inondations ou d'incendies conservent quelques séquelles de leur propre histoire, tout comme les bâtiments qui sont fondés sur des sols instables.
Le recensement de l'architecture rurale organisé depuis 1987 par la Surintendance des Biens culturels se base sur deux opérations préliminaires: la comparaison des plans cadastraux de la fin du XIX siècle avec la situation territoriale actuelle et la décomposition des volumes bâtis anciens (Voir 3° Quaderno della Sovrintendenza ai Beni culturali, Architecture rurale en Vallée d'Aoste. Analyse de l'évolution, Bretschneider, Roma, 1986, pp. 64-70). Ces deux passages obligés avant la mise sur fiche des maisons rurales d'autrefois sont des indicateurs de risques naturels.
Le premier montre quelle partie d'un village a été touchée par une calamité, naturelle ou non, au cours du XXe siècle, mais sans en distinguer la nature. En cas de catastrophe entre 1895 et l'an 2000, la forme des maisons au sol a été bouleversée. Par exemples: à l'amont du village de Barches à Fénis, à Bord d'Issime, à Moussanet de Challand-Saint-Anselme, à Loomatto de Gressoney-Saint-Jean, à Monros de Cogne pour ne citer que quelques cas (et les moins cuisants) bien connus et supportés par les habitants.
La deuxième phase relève de l'observation directe et systématique du pourtour des édifices aux formes compliquées. La méthode met en évidence le jeu des appuis des différents corps de bâtiments. Cette lecture de l'évolution ne peut s'effectuer sur les sols instables. Dès 1988, le recensement à l'adret de Chambave a montré que, comme le terrain cédait souvent sous les maisons, cela avait provoqué depuis des siècles leur incessante reconstruction à cause de la formation répétée de fissures. C'est pour cette raison que l'on n'a pas procédé au relevé des maisons viticoles de Verrayes, sachant que la zone faisait partie géologiquement du même ensemble.
Extrait d'une fiche du recensement des maisons rurales organisé par la Surintendance régionale des Bien culturels. Une étable à Molinat-de-Là à Fontainemore, mise sur fiche par Patrizia Mondino. Noter dans la case de "Décomposition ", en tireté, la forme du bâtiment à la fin du XIXe siècle ; dans la case " Eléments historiques ", la date ancienne de 1830, de remploiAutrefois, si on en avait les moyens, on reconstruisait les bâtiments ruraux hérités pour les mettre au goût du jour. Dans ce cas, la nouvelle bâtisse démontrait le besoin de paraître du nouveau fondateur et évitait les remplois visibles trop nombreux. Par contre lorsqu'une catastrophe naturelle touchait la maison, on était bien forcé de la rebâtir rapidement. Tous les matériaux encore bons étaient alors recyclés et certaines maisons aux formes anormales témoignent en silence des événements tragiques qu'elles ont vécus. On rencontre ces pauvres bâtisses surtout à l'amont des hameaux implantés sur les cônes de déjection, aux marges d'un couloir d'avalanche ou sur de fortes pentes, ou encore sur les bords des torrents, à l'emplacement des scieries, des moulins et des forges d'autrefois.
Sur le terrain, il arrive de rencontrer des étables ou des caves au plafond vraiment très bas, vraiment trop bas. Les fenêtres des niveaux inférieurs sont au ras du sol et parfois complètement enterrées. La boue les a un jour entourées et envahies, comme à La Condémine d'Oyace ou à Septumian de Chambave.
On lutte depuis des siècles en Vallée d'Aoste pour vivre sereinement. Les dernières décennies (1955-1990) ont favorisé l'oubli des catastrophes antérieures. En 1919 pourtant, le chanoine Pierre-Louis Vescoz avait écrit un article courageux dans le Bulletin de la Société de la Flore valdôtaine dans lequel il avait voulu gravé dans les mémoires le "Souvenir des principales anomalies du temps ... dans le cours du XIX siècle", en particulier les terribles inondations de 1846, fort semblables à celles de l'an 2000. Son texte a été oublié.
Les plans d'occupation des sols créés pour le recensement des maisons rurales à partir des données du NTC, Catasto d'Impianto dello Stato, montrent et délimitent l'étendue des calamités antérieures: à la fin du XIX siècle, les taillis, i boschi cedui, ont repris sur les dépôts pierreux des éboulements et certains cônes de déjection sont encore à vif.
De même les cadastres plus anciens, même descriptifs, montrent l'existence de villages disparus. A Ollomont par exemple, il y avait en 1770 un hameau de quatre domiciles et un four à La Vincère, au pied du cône de déjection du Dard de Barliard. On n'en voit plus la moindre trace. De même, au sud de Clapey un lieu-dit Pied-de-Ville, avec un four, mais avec aussi des ruines et des jardins en 1770, a complètement disparu. On peut être heureux aujourd'hui que l'on n'a pas spéculé sur ces prés magnifiques.
L'oratoire de Noyer (Bionaz) disparu sous un éboulement en 1905Comme dans tout le monde paysan, chaque cours d'eau naturel, chaque ru, chaque source était une richesse exploitée mais, en Vallée d'Aoste, la pente imposait qu'elle soit entretenue et surveillée en cas de pluies torrentielles. Les montagnards savaient et savent toujours très bien que rien n'arrête l'eau. Ils tentaient cependant l'impossible.
A l'amont des villages menacés, on construisait de grosses murgères soigneusement orientées, des barrières, pour détourner les sacs de boues. Au niveau des plaines alluviales et à la sortie des gorges, on cherchait à protéger les aménagements du territoire (les moulins, les forges, les prés et les bourgs) par la construction de larges digues. Les plus impressionnantes longeaient la Doire, le Buthier et le Lys. Il y en avait plusieurs, particulièrement longues pour protéger les villages de l'envers de Donnas. À Aoste aussi, on a toujours craint l'impétuosité sauvage de la Doire et du Buthier. A Baravex de Roisan, par contre, on redoutait les débordements du grand Ru Pompillard et l'on avait construit à l'amont des pallieur du hameau une série de petits oratoires.
Ces modestes pilons votifs, tout comme certaines chapelles, sont des témoins silencieux, fondamentaux pour comprendre la culture du territoire des Valdôtains. Ils sont encore là mais en bien mauvais état, dépréciés par notre changement de civilisation. On a oublié leur origine. On a voulu l'oublier pour vivre plus sereinement, pour vivre mieux. Il est probable cependant que la plupart de ces lieux de prière soient de véritables jalons de la connaissance des terroirs, enracinés dans le passé. En les construisant, les hommes acceptaient les limites de leur pouvoir face aux avalanches et aux calamités causées par l'érosion naturelle.
   
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