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Fausse question

Comment amener les élèves à la lecture ? Fausse question.

Tous ceux qui ont eu ou ont des enfants savent bien que la plupart d'entre eux aime les livres, livres d'image, moments de partage avec l'un des parents, bien obligé - heureusement - de lire à l'enfant ; bientôt ce sera sans doute avec l'enfant. Puis, il va commencer à lire seul, choisir lui-même ses lectures, signe de maturité, promotion. Et là encore, les librairies sont pleines de ces livres cousus sur mesure et avec soin pour un public bien chouchouté : les enfants jusqu'à environ douze ans, grands lecteurs, demandez-le donc aux libraires. Ils ont tout ce qu'il leur faut : les livres pour rêver, pour se documenter, les livres pour les filles, les garçons, pour les passionnés de science, les spécialistes de magie et ainsi de suite. Là, la lecture, c'est la fête, le succès assuré pour les cadeaux d'anniversaire (les jeunes réfractaires à la lecture, nous en connaissons tous, sont loin d'être la majorité).
Ensuite, c'est le trou noir, on se précipite tous ensemble dans un terrible malentendu : la lecture est un devoir (vous vous êtes demandé si les adultes, ceux-là même qui prêchent la nécessité de la lecture lisent vraiment ? ). Nous avons une dette envers Pennac(1) pour avoir dit, bien dit et osé dire ce qu'il
fallait sur le sujet. En très bref, donnez une lecture à faire, obligez quelqu'un à lire, faites-en une tâche scolaire et le dégoût amer, total et définitif est assuré.
Alors ? Pas de recettes ? Non. En tant que prof, j'ai depuis longtemps pu constater le fait que certains de mes élèves n'aiment pas et n'aimeront jamais lire. J'accepte. Mais, méfiez-vous, parfois, ils lisent, seulement ils savent bien que leurs lectures (les bandes dessinées, de préférence) ne sont pas considérées comme telles. Soit.
Ce n'est pas vraiment de la lecture…
Tout ce que je sais, c'est que je recommande bien lorsque je distribue avant les vacances quelques lectures facultatives à choisir dans la petite bibliothèque de notre
école, de ne surtout pas se forcer à lire : c'est pour le plaisir, et je crois savoir que, disant cela, je perds plus de la moitié des élèves qui auraient, sous la menace d'une note, lu quelques lignes ou le résumé de l'histoire, mais j'en gagne un ou deux qui, poussés par la gratuité du geste, vont se piquer au jeu, et en redemander.
Veut-on que les élèves lisent ou aiment lire ? Car, je ne sais pas si cela peut être appelé de la lecture mais bon nombre d'entre eux passe des heures les yeux rivés sur des mots, des lignes et des pages. Ce n'est pas de la lecture.
Catherine Breillat célèbre la lecture par transgression : " Si les enfants ne lisent pas ‘trop tôt’, si l'on attend l'âge mûr pour leur faire lire des choses adultes, évidemment qu'arrivés à l'âge adulte, ils ne seront plus capables ni de lire, ni de voir. L'enfance doit être le domaine de la transgression "(2) ; mais je voudrais citer une autre forme de détournement de la lecture, encore ancrée dans le domaine de l'enfance : le jeu. Chaque fois que j'ai pu, dans une classe, associer un livre à un tournoi, un concours ou un mini-spectacle, la lecture, parfois d'une seule page, a brillé de nouveaux feux. C'est ainsi que, tour à tour, des classes ont simulé des situations où un libraire doit conseiller un livre à des clients très peu renseignés, d'autres ont associé des pages de livres à des fonds musicaux, d'autres encore ont inventé des questionnaires avec primes pour les équipes gagnantes. Ce n'est pas sérieux sans doute, ce n'est pas de la lecture…
Alors, pour parler de la lecture, je vais remonter à ma vie de lectrice, qui est ma vie tout court, car je ne saurais imaginer vivre sans lire.
Première bénédiction, une rougeole violente qui me garda au lit, longtemps, à l'âge de trois ans. Je ne saurai jamais si c'est vrai ou pas, je ne crois pas d'ailleurs, mais enfin ma mère raconte que, prise d'un désespoir d'ennui en l'absence de mes sœurs qui, bien portantes, allaient à l'école tandis que je me morfondais, je me suis emparée d'un livre. C'était Le Général Dourakine de la Comtesse de Ségur et, le temps de la fièvre et de la convalescence, par dépit et solitude, je le lus du début à la fin, d'un seul jet.
D'autres moments forts de lecture, qui n'ont souvent la plupart du temps rien à voir avec la nature du livre lu, dans le désordre : Lolita de Vladimir Nabokov. Tout simplement parce que ma mère qui ne s'occupait jamais de mes lectures m'a indiqué ce livre-là lorsque j'avais douze ans et que nous avions loué pour les vacances une maison meublée pleine de livres, en me disant : " Celui-ci, ne le lis pas ". Quel beau souvenir… Je l'ai dévoré, ma mère a dû le racheter aux propriétaires car j'en avais écorné quelques pages. Je l'ai relu récemment : un livre magnifique, mais je ne sais pas si c'est bien là la raison pour laquelle je l'ai tant aimé.
Seize ans, Lycée Carnot, un prof de français décide de nous lire à haute voix Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée d’Alfred de Musset ; la classe écoute comme elle n'a jamais écouté, ou plutôt comme nous écoutions, petits, lorsque la maîtresse décidait en fin de journée de nous " raconter une histoire ". Je me souviens du silence pendant la lecture.
Dix-sept ans, un autre lycée. La prof de français nous assène " la petite madeleine " de Marcel Proust avec les extraits obligatoires du Lagarde et Michard… Impossible de le lire, celui-là. Il me faudra quelques années, un été tout entier, et ce sera mon tour de recevoir la révélation ; mais aujourd'hui, je préfère dire à mes élèves : Proust, ne le lisez pas maintenant, vous êtes trop jeunes ! Gardez-le pour vos vieux jours.
Quelque part dans le temps de la jeunesse, mon père, un peu distraitement m'offre un livre : La montagne magique de Thomas Mann tome I ; je lui demande où est la suite, il me répond que si le livre me plait, je chercherai et trouverai bien le tome II ; je lis vite le premier volet, l'aime, ne lirai le deuxième tome que quelques années plus tard, un peu vexée de ce manque d'attention.
Grand succès populaire : Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, nous sommes deux sœurs à vouloir le lire tout de suite, donc en même temps ; ma sœur ne va pas assez vite à mon gré ; j'avance dans la lecture et, d'un commun accord, nous déchirons le livre en deux parties pour ne pas avoir à s'attendre mutuellement.
Un train vers l'Italie, un livre à commencer dans la couchette pour tromper le très long temps du trajet : c'est Jane Eyre de Charlotte Brontë ; je ne parviendrai pas à m'endormir avant d'avoir terminé le roman.
Il faudra bien arrêter cette évocation, ce n'est pas des livres dont nous parlons ici, c'est de l'activité de la lecture, de son atmosphère, de ses conditions, de l'affectivité qui y reste toujours attachée ; or, je commence à penser que si les jeunes gens la dédaignent souvent, c'est qu'elle ne correspond plus exactement aux besoins qu'elle remplissait pour les générations précédentes : c'était un des moments d'intimité, une garantie de solitude, une barrière contre les intrusions des parents, une porte sur le monde des adultes ; or, aujourd'hui, le besoin me semble être plus celui du partage, de la convivialité, la lecture comme socialisation, circulation rapide de textes, collage de moments ; il nous faudra peut-être inventer une littérature fragmentaire comme celle que pratiquaient les nobles à la cour de Louis XIV, eux qui étaient trop occupés à soutenir le rythme des festivités, eux qui n'avaient pas le temps de lire, mais seulement de converser.

Barbara Wahl

Note
(1) Pennac D. (1995), Comme un roman, Gallimard/Folio, Paris.
(2) Breillat C. (2006), Corps amoureux, Denoël, Paris.

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