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Des frustrations qui aident à grandir

L’auteur de l’article intervient dans les écoles du Valdigne en tant que psychologue avec le projet « Le psychologue à l’intérieur de l’institution scolaire ». La réflexion qui suit émerge des contacts quotidiens à l’école et des consultations avec les familles.

À onze ans, Franco faisait partie d’une équipe de foot. Il suivait les entraînements, mais ses résultats n’étaient pas terribles, si bien que son entraîneur ne le faisait pas jouer lors des matchs contre les équipes adversaires. Il m’a raconté ces mi-temps qu’il a passées, assis sur le banc des remplaçants, à regarder les autres jouer, sa déception et sa colère. N’en pouvant vraiment plus, il a décidé d’en parler à son père qui lui a dit que son entraîneur ne le laissait pas entrer sur le terrain parce qu’il n’était pas assez fort et que s’il voulait jouer il devait s’entraîner davantage et faire de son mieux. Franco s’est senti incompris et contrarié parce qu’il rêvait que son père fasse quelque chose tout de suite. Avec dans la tête l’idée de prendre sa revanche, il s’est mis à s’entraîner sérieusement, à se donner à fond, jusqu’au jour où l’entraîneur lui a donné le maillot de titulaire. Il se souvient de sa joie, de sa satisfaction, du goût de cette conquête, dont le mérite lui revenait entièrement ; mais aussi des conseils de son père qui l’avait alors déçu par sa réaction.
À son entrée à l’école secondaire, Luigi se trouve confronté aux exigences des professeurs et aux nouveaux programmes. Il passe du temps sur ses livres, mais il n’a pas tout à fait compris comment étudier correctement et, en début d’année, il collectionne quelques mauvaises notes. Il pleure ; il est déçu et il commence à avoir peur des contrôles en classe. Un soir, en pleurs, il dit à son père qu’il ne se sent pas assez bien préparé pour l’interrogation du lendemain et qu’il ne veut pas aller à l’école. Face à son découragement, sans hésitation, son père lui dit qu’il peut rester à la maison pour ne pas risquer une mauvaise note. Luigi est rassuré, il pense que son père est vraiment formidable, qu’il peut avoir confiance en lui car il se sent compris. Le jour du contrôle est passé mais, pendant plusieurs jours il refuse d’aller à l’école, et son père, inquiet à cause de son angoisse et craignant que quelque chose de grave ne soit arrivé en classe, prend contact avec moi. En réalité, Luigi avait de plus en plus peur d’affronter la réalité que son père avait alimenté bien malgré lui, en lui évitant de faire face à une situation difficile.
Franco a quarante ans et il se demande ce qu’il serait devenu si son père, homme sévère et tendre à la fois, et pour lequel il a une profonde estime, avait demandé à l’entraîneur de le faire jouer afin de lui éviter la frustration du remplaçant qui assiste au match assis sur le banc.
Lors de notre quatrième rencontre, Luigi, âgé de onze ans, me dit devant son père : « Avant-hier, je suis allé faire du ski et je n’ai pas pu étudier suffisamment pour le contrôle du lendemain. Papa m’a proposé de rester à la maison, mais je lui ai répondu que je devais être courageux, y aller et faire de mon mieux, pour ne pas augmenter mon anxiété ». Que pensera-t-il de son père quand il aura quarante ans ?

Comment gérer les frustrations vécues par nos enfants ?

Le cas de Luigi est-il une exception ? Je peux vous assurer que non et que je rencontre ce genre de situations tous les jours : souvent, elles deviennent la règle chez certains adultes, quand ils doivent gérer leurs relations avec leurs enfants.
Il est normal que les enfants éprouvent tout naturellement des peurs, des angoisses, des inquiétudes quant à leur devenir, à leurs découvertes, aux expériences nouvelles. À l’adolescence, ils subissent un véritable bouleversement lors du délicat passage de l’enfance à l’âge adulte. Ils sont constamment en devenir dans leur quête du monde et de l’individu qu’ils seront bientôt.
Quand ils se plaignent, quand ils se mettent en colère, quand ils ne sont pas contents, nous les adultes, poussés par l’amour que nous éprouvons pour eux, trop souvent, quand nous le pouvons, nous essayons d’adoucir les choses autour d’eux, pour leur éviter les difficultés, les frustrations... En fait, leurs frustrations font écho aux nôtres, elles nous paraissent insupportables et nous nous efforçons de les leur épargner. C’est ainsi que des parents en colère sont prêts à aller se plaindre auprès du chef d’établissement parce que, dans la classe de leur fils, seuls les élèves qui ont eu les meilleurs résultats ont la possibilité de participer au concours littéraire : « C’est injuste, - disent-ils - notre fils a été déçu ! ». Ou bien, ils vont réclamer auprès de l’enseignant pour une raison quelconque. Mais les enfants ont-ils vraiment besoin qu’on façonne la réalité pour leur éviter les désagréments qu’ils peuvent rencontrer en se confrontant à leurs propres limites ? Est-ce la manière la plus efficace pour leur éviter des sentiments de peur et d’inquiétude ? Je me rends bien compte que cette démarche part d’une bonne intention, afin de les mettre à l’abri des souffrances, petites et grandes (compte tenu, peut-être, que la réalité à laquelle ils sont confrontés n’est souvent pas facile à vivre), mais est-ce leur rendre vraiment service ? Ou bien est-ce plutôt les leurrer de ne pas les préparer à ce qu’est la vie réellement ? Il vaut mieux qu’ils soient armés face aux inéluctables déceptions, aux refus qu’ils pourront recevoir d’une personne qu’ils estiment, ou face à un désir qu’ils ne pourront pas assouvir. Les enfants ont besoin de prendre conscience des ressources qu’ils possèdent en eux pour avancer, ils doivent apprendre à éprouver l’envie de mieux faire ; ils ont même besoin d’avoir des parents imparfaits et qui parfois ne les comprennent pas ; qui osent leur dire non ; autrement, comment pourront-il trouver en eux l’envie de les quitter, pour devenir de vrais adultes. Comment pourront-ils élaborer un projet de vie, qui leur soit propre, et dans lequel ils pourront s’investir, parce qu’ils seront conscients de leurs talents ?
Je rencontre de nombreux parents qui ont des difficultés à dire non à leurs enfants, par peur d’être de mauvais parents, par peur de la déception de leurs enfants, par crainte de leur colère. En réalité, même si les limites imposées à la liberté de leurs enfants ne sont généralement pas appréciées dans l’immédiat, elles sont toutefois nécessaires pour leur faire comprendre la marche à suivre. En fait, les limites sont rassurantes ; elles peuvent être un écran face à l’angoisse d’un ‘tout-est-possible’, qui semble à première vue bien plus attrayant, mais qui ouvre la voie à des peurs beaucoup plus profondes... En lui permettant d’éviter le contrôle en classe, le papa de Luigi lui envoie en fait ces messages : «Tu as bien raison d’avoir peur : il faut éviter ce qui est désagréable pour toi, comme la mauvaise note, par exemple ». Et aussi : « Si tu n’es pas capable de faire face à cette peur, il vaut mieux que tu évites cette situation anxiogène ». Luigi perd ainsi l’occasion de vivre une épreuve qui pourrait lui permettre en réalité de grandir, indépendamment du résultat obtenu.

Retour sur nos propres peurs

À présent, je pense aux peurs auxquelles j’ai été moi-même confrontée durant ma propre scolarité, à celles de la vie scolaire en général et à la crainte que j’aie eue de certains enseignants en particulier.
Je me souviens de ce professeur qui me paniquait. Peut-être qu’il s’agissait simplement de la crainte de me confronter à moi-même, à mes propres difficultés, à la peur du jugement de l’autre. Cet enseignant m’a permis de prendre conscience de mes limites, mais aussi de mes ressources, pour y puiser et trouver l’énergie pour réagir et pour me construire.
Aujourd’hui, quand je réfléchis à la peur à l’école, il ne s’agit pas tant des émotions liées aux prestations des élèves, mais plutôt des situations que je viens d’évoquer et de l’angoisse que certaines interventions d’adultes génèrent chez les enfants.
La mise en discussion permanente de l’autre (et plus rarement de soi-même), l’attaque à tout ce qui peut créer des difficultés (et - entendons-nous bien - je parle des difficultés rencontrées dans la vie de tous les jours, non pas des vraies souffrances traumatisantes) nous amène à créer autour de nos enfants une réalité qui, à leurs yeux, ne peut qu’apparaître floue, sans références concrètes, et par là créatrice d’angoisses, comme des sables mouvants, dans lesquels plus on se débat pour en sortir, plus on s’y enfonce.

Ne pas craindre de mettre des limites

Sans de véritables points de repère, c’est comme tenter d’avancer en ligne droite quand on est entraîné dans un manège qui ne cesse de tourner. Si chaque fois qu’un enfant se plaint, l’adulte déplace l’obstacle, comment se rendra-t-il compte qu’il est capable de le dépasser et comment pourra-t-il s’entraîner pour éventuellement y arriver ? Si nous fuyons devant des fantômes, ils nous rattrapent, et plus nous nous enfuyons plus ils nous poursuivent ; mais, par contre, si nous nous arrêtons pour leur tenir tête, ils disparaissent bien évidemment : si nous repoussons sans cesse le moment de nous confronter avec nos propres limites, nous nous installons dans un état de doute et d’incertitudes qui engendre de l’angoisse.
En fait, les enfants ont besoin de savoir jusqu’où ils peuvent aller ; et c’est cela que nous ne comprenons pas...
Je crois sincèrement que nous sous-estimons les messages qu’ils nous envoient à travers leurs colères, leur insatisfaction, leurs difficultés croissantes à s’investir dans des tâches qui leur demandent un effort.
Nous avons également tendance à oublier que ce qui marque vraiment les enfants, ce n’est pas seulement les situations qu’ils vivent, mais également notre regard, la lecture et l’interprétation que nous adultes en faisons. Pensons à l’enfant qui apprend à marcher : si quand il tombe ses parents le regardent d’un œil inquiet, il se met à pleurer, mais s’ils lui sourient et l’encouragent, il se redresse comme si de rien n’était.
De même, quand devant le sentiment d’injustice que l’enfant peut éprouver quand il a eu une mauvaise note à l’école, ou quand il s’est fait réprimander par un enseignant, si les adultes le confortent dans cette idée d’injustice, ils encouragent ses rancœurs, et ne permettent pas à l’enfant de les dépasser et de focaliser son attention sur sa réussite... Si devant des élèves qui critiquent l’institutrice pour son intransigeance, les élèves trouvent devant eux des adultes qui les soutiennent à chaque fois, ils ne progressent pas, car ils sont convaincus que c’est la maîtresse qui a des problèmes et non pas eux. C’est surtout la réaction des adultes qui crée du sens, qui encourage les enfants à donner trop d’importance à une contrariété improductive, au lieu de les persuader du bienfait de s’investir pour dépasser les difficultés.
Si, tout en acceptant le sentiment de l’enfant, l’adulte l’aide à ne pas trop y donner de l’importance mais plutôt à avancer, il lui montre qu’il peut ainsi élaborer lui-même une voie qui lui est propre, qui l’aide à construire sa manière d’être au monde, tout à fait personnelle et unique. Il est alors possible de lui dire : « Tu penses que ta maîtresse a été injuste ; j’en suis désolé. Ce doit être dur, mais tu ne dois pas voir seulement ta colère. Fais de ton mieux, parle-lui, essaie de comprendre ce qu’elle attend de toi... ». Ce qui est bien différent d’un propos du genre : « C’est bien fait. T’as qu’à mieux faire ! » Ou bien : « Tu as raison, t’as qu’à t’en moquer. Apparemment, ce n’est pas toi son préféré ». Des réflexions de ce type peuvent aussi être faites à propos des relations entre camarades de classe. Souvent, l’intervention de l’adulte peut aggraver la situation, à tel point que l’enfant est alors incapable de gérer lui-même efficacement ses rapports avec les autres enfants. Il est effectivement difficile de trouver un juste milieu ; mais cela vaut la peine d’y prêter attention.

Un milieu protégé où l’on apprend à vivre

Si l’on veut que l’école devienne un véritable lieu de bien-être, il faut que ce soit un milieu protégé où s’accomplissent de véritables expériences de vie, où les élèves peuvent expérimenter sans craintes de petites et de grandes frustrations. Penser à l’école comme à un lieu dans lequel se vivent de bonnes frustrations peut, peut-être, surprendre mais je crois que c’est là une des missions qui lui sont confiées, afin de préparer les enfants à devenir des individus responsables.
Dans l’accomplissement de cette mission, il est néanmoins fondamental que l’école soit le partenaire, l’alliée des familles car, sans une réelle collaboration, ce projet est voué inéluctablement à l’échec. Pour que cela soit possible, il est donc indispensable de chercher les moyens efficaces pour installer un bon climat de communication, afin que les familles deviennent de véritables partenaires, dans le but de poursuivre ensemble et sans malentendu l’objectif commun à atteindre, c’est-à-dire la formation et l’éducation des enfants.

Franca Scarlaccini

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