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Un binôme indissoluble

De par sa nature de critique de la réalité ne reconnaissant de bornes à l’exercice de la raison, la philosophie ne peut se passer de porter son regard sur l’existence des hommes à travers le temps, autrement dit sur l’histoire. Bien que l’expression philosophie de l’histoire ne remonte qu’à Voltaire, la tentative d’interpréter globalement le devenir historique ou de déceler un sens et une finalité dans le cours ininterrompu des vicissitudes humaines, est présente bien avant la parution de l’idée de progrès à l’âge des Lumières. Il est en effet possible d’en découvrir des marques même dans la pensée éminemment cosmologique des premiers philosophes, tels les Ioniens du VIe siècle av. J.-C. et notamment Héraclite avec sa théorie de l’éternel devenir rendu possible par la guerre perpétuelle que se livrent les contraires. De même les premiers historiens ne se bornent point à de simples listes événementielles, mais ils se soucient déjà de trouver les causes des faits qu’ils relatent et les raisons des agissements humains, en vue non seulement de transmettre aux générations futures le souvenir du passé, mais aussi et surtout de leur fournir des points de repère pour l’intelligence du présent et de l’avenir.

L’exemplarité de Thucydide

À ce moment-là, l’historien se doublant d’un philosophe de l’histoire, l’essentiel s’est déjà produit en passant d’Hérodote à Thucydide, le premier ne voulant pas que demeurent sans gloire les gestes des Grecs et des Perses et cherchant les raisons qui les opposèrent dans les guerres médiques ; le deuxième voulant, par son récit de la guerre du Péloponnèse, aider ses contemporains et la postérité à « voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies… » (I, 22, 4). Par son œuvre, Thucydide a si bien atteint le but qu’il se proposait que la guerre du Péloponnèse, telle qu’il nous la présente, est exemplaire en tant que méthode historique, considérée comme le fondement de la philosophie politique et paradigme pour l’analyse même des conflits et des tensions de notre temps, en particulier de la Guerre froide qui opposa l’OTAN au pacte de Varsovie dans la deuxième moitié du XXe siècle. Dans Dimensions de la conscience historique, Raymond Aron écrit justement à ce propos, aux alentours de la moitié du siècle dernier : « Comme Thucydide cherchait et trouvait l’ordre et l’unité de cet ensemble démesuré que nous appelons la guerre du Péloponnèse, ainsi nous interrogeons notre siècle dans l’espoir de saisir les forces profondes qui l’agitent, soit la loi qui gouverne le tumulte apparent, soit peut-être les constances de la nature individuelle et collective, qui rendent intelligibles ces guerres monstrueuses et inutiles, ces révolutions dressées contre des régimes qui se réclament de principes opposés, tout en usant des mêmes mots ». Les liens unissant philosophie et histoire apparaissent évidents dès les débuts de ces deux formes de savoir. Nous pouvons donc mettre en rapport des systèmes de pensées avec des systèmes de faits pour rendre évidentes leurs influences réciproques.

Le sens de l’histoire en dehors de l’histoire

Dans cette perspective, un domaine inépuisable nous est offert par la philosophie chrétienne de l’histoire qui trouve très tôt sa formulation achevée dans la pensée de saint Augustin. Découlant du dogme, la philosophie chrétienne de l’histoire se mue tout naturellement en théologie de l’histoire. Cette transformation ne la dérobe cependant pas à notre analyse, étant donné que nous pouvons la considérer à l’origine, de par sa sécularisation, des philosophies laïques de l’histoire. En répondant à la demande de sens à donner à l’histoire, autant du côté chrétien que du côté païen, de la société de son époque, saint Augustin affirme que le centre de l’histoire n’est pas un empire terrestre, Rome en l’occurrence, mais un événement, la venue du Christ, qui s’est passé à un moment donné et dans un lieu précis, mais qui transcende la suite temporelle des faits et des institutions. Le sens de l’histoire se pose donc en dehors de l’histoire elle-même, dans le salut que le Christ est venu apporter à l’humanité et à chaque homme. L’origine du mal par le péché originel et la théorie de la grâce divine complètent un système de pensée qui dirigera pendant tout le Moyen Âge la conduite des individus et la politique des institutions de la Chrétienté latine, en premier lieu l’Église et l’Empire, faisant du salut et des moyens de l’acquérir le problème fondamental. Histoire et philosophie fusionnent donc dans la religion historique qu’est le Christianisme pour façonner la mentalité métaphysique et eschatologique de l’homme médiéval, mentalité que l’historien et notamment le professeur d’histoire ne peut se passer de prendre en considération, tout en ne négligeant point, pour des secteurs spécifiques, des structures explicatives particulières.

Idéalisme et marxisme, tenants de l’immanentisme historique

Après que les philosophes des Lumières eurent, par l’idée de progrès, ramené le sens de l’histoire à l’intérieur de l’histoire elle-même, ce fut au tour de l’hégélianisme et de son renversement qu’est le marxisme de prétendre avoir saisi la direction et l’aboutissement du devenir historique. Pour Hegel, la raison immanente aux événements les conduira par étapes à la réalisation du triomphe de l’Idée absolue dans l’accomplissement de la liberté de l’Esprit. Marx renverse le rapport entre l’idée et les réalités concrètes : l’homme, la société civile, les peuples constituent le véritable sujet de l’histoire et ils se développent selon leur rationalité propre qui n’est pas la manifestation de l’idée hégélienne c’est-à-dire du devenir abstrait des concepts. Étayée et renflouée par le matérialisme historique avec ses points forts de la lutte des classes et de la révolution prolétarienne, cette doctrine deviendra une réalité historique grâce à Lénine et à la révolution d’octobre 1917 en Russie. L’URSS et le PCUS devenus modèles et propulseurs des États et des partis communistes, il est aisé pour le professeur d’histoire de faire de la philosophie marxiste un outil interprétatif. Par souci d’objectivité, il devra cependant veiller, comme pour n’importe quelle autre philosophie, à séparer l’interprétation globale de l’histoire par le marxisme – position qu’il pourrait en l’occurrence partager – de la présentation, à laquelle ne devra se dérober, des effets totalitaires réellement produits par les acteurs de l’histoire se réclamant de la théorie marxiste. Plus fragmentée s’avèrera la mise à jour du mouvement de l’histoire causé par l’idéalisme. L’importance des Discours à la nation allemande de Fichte et la mise en valeur de l’idée de liberté par son idéalisme éthique nous offriront cependant un point de départ grâce à leur capacité d’animer la résistance allemande contre l’occupation napoléonienne il y a exactement deux cents ans. De même les considérations de Hegel sur les peuples, les États, les civilisations, la guerre et tous les exemples qu’il se plaît à tirer de l’histoire nous permettront de comprendre, entre autres, pourquoi les idées de nation et de liberté ont si profondément marqué le XIXe siècle européen. Exploitées plus ou moins abusivement par le pangermanisme, mélangées avec les suggestions du darwinisme social, corrompues par les relents racistes et antisémites présents dans la pensée de Nietzsche, engluées dans l’affreuse camelote antijuive du tournant des XIXe et XXe siècles, les théories idéalistes ainsi ravalées nourriront malheureusement le délire et l’action criminelle de Hitler et des nazis. En illustrant la transformation de la philosophie en idéologie, nous pourrons aussi essayer, au sujet de l’Allemagne, de trouver des réponses à la troublante question de savoir pourquoi le peuple allemand, l’un des peuples les plus cultivés de la planète, a pu se laisser convaincre et séduire par l’horrible fatras de préjugés et de bêtises que fut l’idéologie nazie. Cet essai ne fera que confirmer notre thèse du lien essentiel entre les idées et les faits, autrement dit entre la philosophie et l’histoire. Thèse qui se place d’ailleurs dans le sillage de l’idéalisme et qui nous amène à porter un jugement positif sur la décision du ministre Giovanni Gentile, par la loi du 31 décembre 1923, de confier à un professeur unique les deux enseignements de l’histoire et de la philosophie.

Le néo-idéalisme de Gentile, moteur de sa réforme scolaire

Produit du néo-idéalisme de son promoteur et de Croce qui, en emboîtant le pas à Hegel, identifiaient la philosophie à l’histoire de la philosophie et à l’histoire proprement dite, la loi Gentile fut très vite critiquée pour l’accouplement des deux disciplines qui cependant demeure aujourd’hui encore dans nos Lycées classique et scientifique. La plupart des premiers opposants, qui ne partageaient évidemment pas la position idéaliste, voyaient des difficultés surtout du côté des professeurs de philosophie, retenus incapables de s’adapter à la méthode historique visant le singulier et le concret, tandis que la philosophie ne viserait, d’après eux, que l’universel et l’abstrait. Nous pouvons en tout cas, sans contredit, porter à l’actif de la loi Gentile la place importante que la philosophie garde dans l’école italienne, à l’encontre de ce qui se passe dans d’autres pays européens. Aujourd’hui, en outre, le progrès des méthodologies, la qualité et la variété des manuels, la pluralité des orientations culturelles et politiques des professeurs, ainsi que la diversité de leurs parcours professionnels et de leurs origines sociales, ôtent toute valeur à ce genre d’objections. Le professeur d’histoire et de philosophie peut donc, nous semble-t-il, accomplir dignement et efficacement sa tâche. Il existe cependant des lycées dénommés expérimentaux où l’histoire et la philosophie sont partagées entre deux enseignants. Une double préparation s’impose alors à chacun d’eux afin qu’une collaboration profitable s’instaure. La manière de cette collaboration et les multiples problèmes que poserait, dans le cadre valdôtain, l’enseignement en français de nos deux disciplines nous offrent matière à réflexion. Il faudra bien évidemment que nous en reparlions.

Pierre-Georges Thiébat

 

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