L'historiographie et la culture littéraire
La culture valdôtaine a été, au cours de son histoire millénaire, étroitement liée aux coutumes, aux institutions et aux convictions morales, religieuses et politiques du peuple qui l'a exprimée, à travers l'œuvre d'auteurs dont l'influence s'est répandue bien au-delà des limites de la Vallée. Il suffit de citer saint Anselme d'Aoste, un personnage éminent de la culture ecclésiastique du XIème siècle et, dans le présent, les historiens Federico Chabod et Ettore Passerin d'Entrèves, le philosophe Alessandro Passerin d'Entrèves et le critique littéraire Natalino Sapegno.
Résultant de circonstances qui lui ont conféré une individualité accentuée, dès le Moyen Âge la culture valdôtaine a été caractérisée par l'emploi du français: la Chronique de la Maison de Challant de Pierre Du Bois, premier ouvrage historiographique, de grand intérêt du point de vue littéraire aussi, date de 1460. L'usage du français dans les actes officiels ayant été formalisé en 1561, en 1588 parurent les Costumes générales du Duché d'Aoste, un ouvrage de grande importance morale et civile qui régla la vie juridique valdôtaine jusqu'à la moitié du XVIIIème siècle.
Au cours des XVIème et XVIIème siècles, la production culturelle fut caractérisée par une orientation historique et hagiographique, ainsi qu'en témoignent des ouvrages comme le Catalogus reverendissimorum presulum civitatis Auguste Pretoree (env. 1555), dont l'auteur, Jean-Loudovic Vaudan, appartenait à ce clergé valdôtain cultivé et érudit qui sera un point de repère constant de la culture locale. Dans ce courant se place le Profil historial et diagraphique de la très antique cité d'Aouste de Jean-Claude Mochet, qui fut longtemps l'une des sources les plus importantes pour l'histoire valdôtaine. En reprenant un genre codifié tel que celui des vies des saints, Roland Viot, prévôt du Grand-Saint-Bernard, publia en 1627 le Miroir de toute saincteté en la vie du saint merveilleux Bernard de Menton : un véritable bijou de la littérature valdôtaine de cette époque.
Entre-temps, depuis 1604, le Collège Saint-Bénin jouait un rôle majeur dans la diffusion de la culture, à travers l'instruction et la formation de la future classe dirigeante valdôtaine et devenait en quelques années l'une des institutions culturelles les plus importantes des Etats de la Maison de Savoie. Au clergé valdôtain appartint l'un des protagonistes les plus illustres de l'histoire politique et religieuse du XVIIème siècle: Albert Bailly, évêque d'Aoste de 1659 à 1691, fin homme de lettres et écrivain fécond. Inspirateur de la Déclaration gallicane du clergé valdôtain de 1661, auteur de L'état intramontain (1673), il formula dans cet ouvrage l'une des bases du particularisme valdôtain.
La première moitié du XVIIIème siècle fut dominée par la personnalité de Jean-Baptiste de Tillier (1678-1744), dont l'œuvre imposante vit le jour dans un climat politiquement tourmenté par l'antagonisme toujours plus marqué entre le pouvoir centralisateur de Turin et les tendances particularistes du Pays d'Aoste. Ses écrits, susceptibles de fomenter l'esprit d'indépendance, furent saisis par l'Etat et longtemps interdits. Parmi les titres les plus connus de cette imposante production: l'Historique de la Vallée d'Aoste, les Chronologies et le Nobiliaire du Duché d'Aoste.
Tenue depuis longtemps à l'écart des principaux centres de l'économie et de la politique, la Vallée d'Aoste fut comme réveillée d'une sorte d'engourdissement à partir du milieu du XVIIIème siècle, en conséquence du développement rapide d'un tourisme “de qualité”, constitué de voyageurs étrangers impatients d'escalader les montagnes les plus hautes d'Europe et de personnages de haut niveau cherchant un peu de repos dans les thermes de Saint-Vincent, Pré-Saint-Didier et Courmayeur. Le climat politique de la deuxième moitié du XVIIIème siècle et les changements rapides qui s'enchaînèrent de la Révolution française jusqu'à la Restauration entravèrent pour quelques décennies les conditions favorables aux recherches érudites. Il faut attendre 1839, avec la publication de l' Historique du Pays d'Aoste du chanoine Félix Orsières (1803-1870), pour assister à la reprise des études historiques. Au cours de ces mệmes années fleurit dans le domaine littéraire la Pléiade valdôtaine: parmi ses esprits les plus originaux figurent les frères Ferdinand et Alcide Bochet. La parution, le 15 janvier 1841, de La feuille d'annonces d'Aoste fut l'événement plus remarquable du début des années quarante. Il s'agit du premier des nombreux journaux qui constituèrent le riche univers de la presse valdôtaine, animée vers la fin du siècle par le débat passionné entre le Duché d'Aoste, catholique, et le Mont-Blanc, laïque.
La fondation en 1855 de l'Académie Saint-Anselme, par le prieur Jean-Antoine Gal (1795-1867) et un groupe d'intellectuels religieux et laïques, donna l'essor décisif au développement de l'historiographie valdôtaine: dans ce contexte naîtront des ouvrages comme la monumentale Histoire de l'Eglise d'Aoste de Mgr Joseph-Auguste Duc (1835-1922), les monographies paroissiales et les répertoires du chanoine Pierre-Etienne Duc (1827-1914), et les travaux érudits et les éditions de sources documentaires de François-Gabriel Frutaz (1859-1922).
Les relations entretenues par le chanoine Gal avec d'importantes personnalités de la culture italienne et européenne de l'époque, ainsi que la publication à Paris, en 1860, de l'excellent ouvrage d'Edouard Aubert La Vallée d'Aoste, suscitèrent un intérêt pour la Vallée même en dehors de la région. Cela est témoigné par des ouvrages comme Le antichità di Aosta (1864) de Carlo Promis ou bien le fameux Castelli valdostani e canavesani (1897) de Giuseppe Giacosa. Pendant la deuxième moitié du XIXème siècle, alors que la poésie et le roman connurent un grand essor, le dialecte franco-provençal acquit lui aussi sa dignité littéraire, grâce à l'œuvre de l'abbé Jean-Baptiste Cerlogne (1826-1910).
Une figure légendaire dans le panorama culturel du XIXème siècle fut celle d'Amé Gorret, l'Ours de la montagne (1836-1907), écrivain éclectique et original dont les ouvrages représentent l'apogée atteint par la littérature alpine valdôtaine (Victor Emmanuel sur les Alpes, 1878 ; Guide de la Vallée d'Aoste, 1877, écrit en collaboration avec le baron Claude-Nicolas Bich). La forme littéraire préférée par les auteurs de cette période était surtout celle du récit, comme l'attestent de nombreux recueils de ce genre, parmi lesquels les Légendes et récits recueillis sur le bord du Lys (1901) de Jean-Jacques Christillin ou bien les Veillées valdôtaines illustrées (1912) de Tancredi Tibaldi, auteur également du premier ouvrage d'histoire locale en langue italienne (La regione d'Aosta attraverso i secoli, publié en 5 volumes entre 1900 et 1916). Relativement à la même période, mérite d'être signalé le jeune abbé Pierre-Antoine Maquignaz (Jacquême), écrivain au style élégant et brillant, tombé jeune soldat au front en 1917. Dans les années successives, se signala Léon-Marius Manzetti (1903-1936), auteur éclectique doté d'un talent inhabituel, qui pendant sa courte carrière s'essaya à tous les genres littéraires, de la poésie (Première moisson, 1923) au théâtre (L'âme ensoleillée, 1931), en passant par le roman.
Sous le fascisme, la production littéraire fut conditionnée par l'attitude francophobe du régime, qui exerçait une lourde action d'italianisation, alors que presque tout le clergé veillait en défense de la tradition. Dans cette situation, le notaire Emile Chanoux, inspiré par les idéaux régionalistes du docteur Anselme Réan et de l'abbé Joseph Trèves – fondateurs de la Ligue valdôtaine pour la protection de la langue française et de la Jeune Vallée d'Aoste – élabora son projet de fédéralisme, en appuyant ses théories sur un activisme religieux et politique qui lui coûta la vie en mai 1944. L'organisation à Aoste en 1956 du XXXIème Congresso Storico Subalpino a entamé un renouveau radical de l'historiographie locale dont Mgr Aimé-Pierre Frutaz (1907-1980), auteur des Fonti per la storia della Valle d'Aosta (1966) fut l'interprète. André Zanotto (1933-1995) publia en 1968 l'Histoire de la Vallée d'Aoste, dont la diffusion peut être comparée à celle de l'Histoire populaire, religieuse et civile de la Vallée d'Aoste de l'abbé Joseph-Marie Henry, publiée en 1929. En 1976, finalement, le prof. Lin Colliard, lui aussi disciple de Mgr Frutaz, publia sa Culture valdôtaine au cours des siècles, un vrai traité sur les courants et les acteurs de la pensée et de la littérature locales, depuis le Moyen Age jusqu'à la première moitié du XXème siècle.
En s'inspirant des enseignements de ces illustres prédécesseurs, de nombreux chercheurs et hommes de lettres d'expression italienne, française et franco-provençale contribuent aujourd'hui à enrichir et à diffuser une culture vive et composite, qui reflète une société solidement enracinée dans son terroir et en même temps ouverte au progrès et renouveau.
La culture scientifique
La recherche scientifique en Vallée d'Aoste donne ses premiers importants essais au cours de la deuxième moitié du XVIIIème siècle grâce à des savants de cour consacrés à l'étude des ressources naturelles de la région, tels que Esprit-Bénoît et Jean-Baptiste Nicolis de Robilant, qui s'occupèrent en particulier des richesses du sous-sol, en expliquant les potentiels d'exploitation minière du territoire. En 1783 l'intendant du Duché Aimé-Louis Vignet des Etoles redigea une Relation sur les forêts et l'industrie métallurgique de la Vallée d'Aoste précédant avec ses études le pionnier de l'industrie valdôtaine, Pantaléon Bich, intéressé aux sujets les plus divers, de l'art textile à la météorologie.
La découverte et la mise en valeur des sources d'eau minérale et des eaux thermales locales remontent à la même époque, et devinrent le fil conducteur d'une longue série d'ouvrages importants: le Traité des eaux minérales de Courmayeur de Dominique Mollo (1728); l' Analyse des eaux minérales de S. Vincent et de Courmayeur dans le duché d'Aoste de Vittorio Amedeo Gioanetti (1779); la Guida ai bagni ed alle acque minerali di Courmayeur con alcuni cenni sulle terme di Pré-St.-Didier de Giovanni Antonio Giusta (1875). Dans ce secteur il faut aussi signaler les ouvrages du médecin Auguste Argentier (1830-1874), et notamment le Guide pratique aux bains de Pré-St-Didier en Val d'Aoste (1857) et Courmayeur et Pré-St-Didier (1864). C'est lui qui le 5 juin 1859 donna vie à l'Album des grandes Alpes, le premier journal valdôtain de tourisme et d'alpinisme, qui dura l'espace d'un été.
Le début du XIXème siècle vit la présence d'un intérêt scientifique lié notamment aux problèmes concrets soulevés par le progrès technique qui avançait: la construction du chemin de fer, l'assainissement des terrains marécageux, l'exploitation des mines et des bois, l'endiguement de la Doire Baltée, la santé et l'hygiène. Dans ce cadre se situe la figure du médecin César Grappein (1772-1855), syndic de Cogne, dont l'expérience de gestion des mines locales au profit de toute la communauté s'avèra autant courageuse qu'éphémère. Un autre illustre savant valdôtain, le docteur Laurent Cerise (1807-1869) s'établit à Paris où il devint un neurologue de renom. Innocent Manzetti (1826-1877) est réputé le génie inventif valdôtain par excellence. Toutefois ses inventions, tel que le prototype du téléphone et d'autres machines stupéfiantes, ne lui apportèrent ni célébrité ni richesse.
Au milieu du XIXème siècle se situe l'œuvre du prieur de St. Ours Georges Carrel (1800-1870) : expert en botanique, en géologie, en astronomie, en chimie et en physique, il fonda le premier observatoire météo à Aoste. Ayant déjà participé à la fondation de l'Académie Saint-Anselme, en 1858 il créa avec le chanoine Edouard Bérard la Société de la Flore Valdôtaine. Passionné de montagne, il encouragea le développement de l'alpinisme dans la région en accompagnant lui-même d'importants voyageurs anglais dans leurs excursions et créa, en 1866, la section locale du Club Alpin.
Le recteur de l'Hospice du Petit-Saint-Bernard, Pierre Chanoux (1828-1909), fut lui aussi alpiniste, botaniste, météorologue, et fonda en 1897 le jardin alpin Chanousia en collaboration avec l'abbé Joseph-Marie Henry (1870-1947). Ce dernier créa un autre jardin au Plan Gorret de Courmayeur et présida la Société de la Flore pendant les cinquante premières années du XXème siècle. Amateur de la montagne, il poursuivit la tradition d'alpinisme du clergé local et réunit ses précieux conseils dans le guide Valpelline et sa vallée (1913).
Le chanoine Pierre-Louis Vescoz (1840-1925) historien, archéologue et notamment géographe, publia en 1870 la première Géographie du Pays d'Aoste et réalisa d'importantes maquettes du territoire valdôtain. Le 31 août 1867 vit le jour à Aoste le Comice Agricole, une institution qui a contribué, par son activité de divulgation scientifique dans le milieu paysan, au développement économique de la région, grâce aussi à l'activité de l'agronome Louis-Napoléon Bich (1845-1909), président pendant une vingtaine d'années.. Un éminent collaborateur du Bulletin de la Flore fut le géologue, météorologue et géographe, Humbert Monterin (1887-1940). Directeur des observatoires du Mont-Rose, il approfondit l'étude des glaciers valdôtains grâce à ses qualités d'alpiniste. Une expédition au Sahara organisée par lui donna un nouvel essor à l'analyse des variations climatiques qui fut à l'origine d'une discipline connue sous le nom de climatologie historique.
Dans le domaine de l'anthropologie et des expéditions scientifiques deux personnages méritent d'être mentionnés : Joseph Capra (1873-1952), polyglotte, géographe, ethnographe, photographe, explorateur et Jules Brocherel (1871-1954), figure multiforme, dont les intérêts s'étendaient de l'alpinisme et l'ethnographie à la botanique, la minéralogie et la climatologie. Convaincu des potentiels touristiques de la Vallée d'Aoste, Brocherel s'engagea à promouvoir l'image de cette région. Journaliste fécond, auteur de reportages de ses voyages publiés par de prestigieux journaux internationaux, il fonda, en 1919, la revue Augusta Praetoria, qu'il dirigea jusqu'à sa fermeture (1953).
Pendant ces dernières décennies l'on constate un renouvellement de l'intérêt pour les disciplines scientifiques, d'une part lié à l'étude du territoire et aux thèmes de l'environnement, d'autre part poussé par des initiatives de large envergure organisées par l'Administration régionale, telles que les annuelles Rencontres de physique de La Thuile et, tout récemment, la création de l'Observatoire astronomique de Saint-Barthelemy.
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